Keith à Nice (8/08/06)
Mardi 8 août 2006, à Nice. Ce jour là j'ai plus que tout autre jour une véritable sympathie pour le diable. Sans doute une des meilleures preuves que Dieu existe. Qui d'autre que lui peut me permettre de réaliser un méchant rêve d'enfant, datant de 1965 ? Moyennant quelques sacrifices: 75€ réglés fin 2005, 5 heures de train et 7 heures d'attente, je vais assister à la grande messe démoniacale de ses disciples, et que je simulais seul dans ma chambre. A l'âge de 12 ans, comme beaucoup de mes puceaux de copains acnéiques, je ne pouvais obtenir satisfaction, et ce dans bien des domaines. Surtout pas la permission d'écouter, pire d'aller voir en chair et en os la bande à Lucifer. Age tendre et tête de bois, j'ai vu et entendu pour la première fois ces diables de Mick, Keith, et leurs collègues de bureau de l'époque dans un gros tube cathodique, en noir et blanc, sur l'unique chaine de l'ORTF. A l'école Saint-Jean-Baptiste de la Salle, je répondais à la question idiote qui courait dans toutes les cours de récréation : "Les Stones bien sûr!", ne supportant pas d'avoir les mêmes goûts que mes parents, éducateurs, et jeunes cathos bien pensant qui préféraient 4 garçons de Liverpool, non dénués aussi de talents, mais un peu trop dans le vent à mon goût. Quelques 40 ans plus tard, la question ne se pose plus et je me laisse volontier aspiré dans cette fourmilière de fidèles, à l'occasion de leur Bigger Bang Tour qui a déjà rassemblé 4,5 millions d'humanoïdes tendance Rock "vintage", depuis aout 2005 (dont 1,5 américains), tous unis par les mêmes envies, notamment celle de tirer une langue bien rouge à tous nos gouvernants, qui prétendent agir au nom de Dieu. Navettes sous-dimensionnées, camping sauvage, toiles et matelas sous les étoiles, stands de produits dérivés en tout genre et fontaines à bière qui coulent généreusement, les tentations sont grandes et le monde est bel et bien Stones ce soir à Nice. Les Maîtres du Rock'n Roll sont annoncés pour 22 heures mais sans attendre, c'est vers 17 heures que je rentre dans l'Arène, mon "Canon IXUS 700" dans le boxer, histoire de braver l'interdit et d'immortaliser l'événement. Je découvre l'impressionnante scène métallique, inspirée du Guggenheim Museum de New York, murmure-t-on en lisant la presse locale. Des corps bronzés, tatoués, percés, s'étalent sur la pelouse mais je décide d'avancer jusqu'au barrière d'avant scène. Il fait chaud mais c'est normal. Bienvenue en enfer! Dans le décor de l'imposante scène je découvre les balcons torsadés, reservés à quelques 200 privilégiés et autres VIP, tels Bono, Elton John, Renaud, Raphaël ou encore Jean-Louis Aubert. Je sympathise facilement avec mes voisins de pelouse qui arrivent des 4 coins de l'Hexagone et même au delà. Ils sortent de l'oeuf, pourraient être ma grande soeur, mon frère, un vieux pote, un ennemi qui me veut du bien, qu'importe, nous savons qu'avec les Stones, le temps, l'age et autres conneries de ce genre ne comptent plus. Nous sommes heureux d'être là, étrangement calmes voire recueillis, sans doute pour ne pas laissé une miette du banquet de ce soir. De blagues en anédoctes, de souvenirs en témoignages plus ou moins vécus, il est 20 heures et tout le monde se fout royalement du JT. Le jour J n'a pas encore passé le relais à la nuit N et Kasabian ose entrer en scène pour assurer avec courage et malice la première partie de la soirée, devant quelques 50.000 personnes qui ne sont pas venus les voir, ni les écouter. La majorité d'entre eux ne savent même pas qu'ils existaient. Jusqu'à ce que les 4 p'tits diablotins de Leicester jouent leur tubesque Club Foot, tout en nous invitant judicieusement à les accompagner avec des "Ouh Ouh" à la mode Miss You pour déclencher enfin la fièvre, inviter les astres à ouvrir le bal et à coucher le soleil qui nous plombe depuis ce matin. Quelques quarts d'heure plus tard, Mick, élégant tel un Lord anglais digne du royaume de la nuit magique, en redingote en lamé noir et en chemise rouge pailletée apparait en son domaine. Jumpin Jack Flash résonne. Je n'ai plus d'identité, d'âge, de toit, et peut être plus d'avenir mais qu'importe, ce soir je vis l'instant présent. C'est alors que je reçois un premier coup de poignard violent: Putain, il existe, il est là, là devant moi, chemise bleu fluo, à deux bras de moi, le torse nu et le manche en main, comme ce bon vieux pirate des caraïbes. Keith me transperce le coeur avec une arme Rock qui ne me laisse aucune chance de rester statique: Vlan, prend donc ce Let's spend the night together, dans les oreilles avant de se rapprocher de son plus jeune collègue de bureau (Ron Wood), en laissant son plus vieux pote, Mick, faire ses footings, bouche grande ouverte et le nombril à l'air, sur quelques 70 mètres de la scène niçoise, sans oublier de répondre aux sourires dont n'est pas avare ce soir Charlie. Je plonge en quelques minutes dans un bain de rock pur jus, bien sale et bien gras, brasse dans le Mississipi quand Mick empoigne son harmonica, pour entammer une session de blues rock comme je les aime, écoute religieusement Midnight rambler, vibre avec le saxo des cuivres venus rejoindre le Band, et pense à Tina Turner en écoutant la voix rauque de Lisa Fisher, pleure sur Night time is the right time, qu'elle chante à merveille avec Mick en hommage au grand Ray Charles. Mick entamme alors avant de s'éclipser un dynamique Miss You, en long et large de la scène. Quel santé! Keith profite de l'absence du Lead vocal pour chanter deux titres en solo, dont l'émouvant Slipping Away puis au retour du chanteur en titre, une petite scène se détache du grand paquebot de lumières. Elle fend la foule et des milliers de bras en l'air, un travelling avant plutôt original mais sans surprise. Les Rolling Stones aiment se rapprocher des plus éloignés venus communier avec eux, on le sait. J'écoute religieusement Rough Justice et une très bonne version de Start me up. La petite scène sur rail nous les ramène lentement vers sa grande rivale, qui pendant ce temps s'est gonflée d'une grande bouche ouverte, symbole tout aussi infatiguable que le groupe des sixties. Il nous revient là, à quelques mètres de moi, sur un magnifique Honky Tonk Women. La voix de Mick, les riffs de Keith, le rythme de Charlie et même, une fois n'est pas coutume (souligne un de mes voisins) les accords de Ron sont impeccables pour nous offrir ce soir leurs incontournables sandards tels que Sympathy for the Devil, Paint it Black ou encore Brown Sugar. Mais la cérémonie Rock ne se terminera pas sans rappels jusqu'au feu d'artifice final : Il est déjà demain et je me casse la voix sur le légendaire I can'get no, Satisfaction. Ce soir, j'ai enfin obtenu satisfaction. Nice - Août 2006, ils existent, j'y étais ! Thank You les Papys. Longue vie! Il est minuit et demi, je dors à la belle étoile, la tête en l'air, les pieds sous terre !
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